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Prométhée, Pandore et Pétri

lundi 24 mai 2010

Lien vers la publication originale sur Vivagora

Réplique à l’article d’Hervé Le Crosnier, paru vendredi 21 mai 2010 sur le site de vivagora.

Avec ce grand écart, le débat sur la biologie synthétique, ouvert par VivAgora par son cycle 2009 sur l’ingénierie du vivant 2.0, gagne en intensité. Vos réactions sont les bienvenues Le succès expérimental de l’équipe académique de Craig Venter dans l’incarnation d’un génome de synthèse vient d’être annoncé à grand renfort de media. Le jour même de la publication des travaux, le Président Obama a diligenté une analyse prospective technologique et éthique, donnant une résonance politique à la technologie naissante. Il est aisé de soutenir que la procédure biologique élaborée par l’équipe de Venter est sans précédent, rejoignant ainsi une infime catégorie de processus qui n’ont pas d’équivalent dans la nature. Même le clonage de la brebis Dolly par l’équipe de Wilmut, il y a quinze ans, qui causa une commotion morale universelle, n’entre pas dans cette étroite catégorie, car des transplantations nucléaires de cellules somatiques dans la lignée germinale de certains vertébrés sont suspectées de survenir naturellement. La réaction en chaîne par fission nucléaire, par laquelle Fermi inaugura la conquête du noyau atomique en 1942, semble elle aussi s’être produite dans certaines configurations géologiques naturelles, il y a plusieurs milliards d’années.

L’importance de l’exploit de Venter et al. peut donc difficilement être exagérée, en dépit de l’attitude hors-norme de celui-ci, auquel il plaît de choquer les bien-pensants urbi et orbi, et du dépit occasionné chez des compétiteurs rivalisant d’emphase avec lui mais moins capables que lui de mobiliser l’audace individuelle et les fonds exigés par une entreprise de cette envergure. Le parallèle avec le Manhattan Project, jadis conduit par Robert Oppenheimer pour faire détoner les premières bombes atomiques, paraît pertinent, même si l’organisation de la recherche en énergétique nucléaire et en biologie synthétique ne se déploient pas au moyen des mêmes équipements, périlleux ou anodins, suivant les mêmes modalités, civiles ou militaires ni aux mêmes fins, guerrières ou pacifiques.

Une banale boîte de Pétri est l’emblème du succès de Venter et al., non un champignon mortifère. On ne trouverait pas, dans l’arsenal du Venter Institute, d’appareil, de molécule ni de cellule que la pratique habituelle des biotechnologies réprouverait ou exigerait de contrôler de façon draconienne. Chacune des opérations que son équipe et ses fournisseurs accomplissent est réalisée séparément dans des milliers de laboratoires, en particulier la synthèse chimique d’ADN, la PCR, le clonage dans des chromosomes artificiels de levure. C’est la commande automatisée de l’enchaînement ordonné de caractères ACGT, accomplie suivant des instructions dictées par l’homme mais sans son intervention au cours de la synthèse, pour résulter en l’assemblage final d’un peu plus qu’un million de paires de bases, que Venter a souligné comme ayant constitué l’origine du génome de la version synthétique de Mycoplasma mycoides. Chez tous les autres êtres vivants, sans exception, l’hérédité de messages génétiques préexistants commande, au moins en partie, leur édification et leur prolifération, et conditionne leur évolution. Ce fait est essentiel et indéniable et sa signification prométhéenne manifeste.

Les politiques au pied du mur

Les pouvoirs politiques vont maintenant devoir prendre conscience de l’extraordinaire capacité d’intervention que confère la synthèse chimique de matériel héréditaire, l’ADN, et de son potentiel pour façonner le monde, à un degré qui n’a de comparable que la capacité conférée par l’énergétique nucléaire, laquelle reste bridée tant qu’elle ne maîtrise pas le processus de fusion. Experts et dignitaires de la biologie analytique sont démunis pour fournir une prospective fiable concernant les prochaines étapes de la démiurgie génétique. Aucun d’ailleurs ne semble oser s’y risquer. Au moins ne doit-on pas redouter l’instauration d’un GIEC de la biologie synthétique : son incompétence serait criante. C’est précisément ce qui fait de la biologie synthétique une science, au sens le plus moralement élevé et intellectuellement risqué du terme. Nul n’est plus prophète de ce qui va s’ensuivre dans les biosciences et les biotechnologies, même pas Craig Venter.

Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que des réflexes mythologiques s’expriment pour conjurer ce qui est perçu comme une transgression par des commentateurs sporadiques et moins officiellement appointés. La boîte de Pandore est l’image communément évoquée par moult flagellants pour exorciser l’ouverture des boîtes de Pétri, comme si l’événement Prométhéen d’incarnation génomique était réversible et que sa procédure d’accomplissement pouvait être délibérément oubliée à l’avenir. Le fait que des investissements privés, à hauteur d’environ 40 millions de dollars, aient été engagés pour parvenir au but expérimental et des brevets déposés, se trouve dénoncé comme une circonstance aggravante et comme le signe tangible que les marchands profanent cette fois le temple sacré de la nature. Suivant cette mythologie réflexe, c’est le retour sur investissement, l’esprit de lucre qui menacent de dévaster les milieux naturels, l’agriculture et la santé publique par négligence ou par mégarde. C’est ainsi qu’au nom du sens commun, les flagellants justifient l’appel à un moratoire sur l’innovation en biologie synthétique, en attendant que les potentialités bénéfiques et néfastes trouvent à s’analyser suivant des méthodes éprouvées.

Or, c’est précisément une crise de l’approche analytique qu’instaure la démiurgie génomique, dans un contexte historique où des crises ont tendance à se multiplier dans tous les ordres de la technique, de l’environnement et de l’économie. La faille épistémologique qui s’ouvre se mesure au mutisme de nos bardes et de nos druides, Bioethix et Deontologix, d’ordinaire si prompts et diserts à interpeller l’intelligence collective de notre village hexagonal sur le clonage, les mères porteuses ou le réchauffement climatique. C’est que la démarche analytique, hypothético-déductive, qui sous-tend l’étude de la dissémination des pollens OGM ou la modélisation de l’atmosphère enrichi en CO2, n’est d’aucun secours pour baliser la démiurgie génétique. En effet, l’assemblée plénière de tous les experts du monde serait, de son propre et consensuel aveu, incapable de prédire quel texte génomique viable garantirait la colonisation d’un milieu donné par un organisme le propageant, ou entraînerait son extinction dans ce milieu. La biologie synthétique instaure une démarche radicalement différente : comprendre en construisant, inférer pour construire, construire pour comprendre. La rupture est complète avec la démarche déductiviste, amont fondamental versus aval appliqué, académie versus atelier, lauriers versus cambouis. Cette démarche n’avait pas cours jusqu’ici dans la théorie ni la pratique de la biologie, ce qui explique que les biologistes moléculaires restent pantois devant l’événement. La démarche constructiviste prévaut cependant dans la chimie organique depuis plus d’un siècle. Hélas, pas davantage que les OGM, le public ne goûte la chimie, laquelle est perçue comme contre-nature en dépit de la consommation massive et bénéfique de ses produits. Avec l’avènement de la biologie synthétique, ce sont les approches constructivistes de la chimie qui s’emparent de la biologie déductiviste pour la faire progresser dans une direction et à un rythme jamais vus jusqu’ici. S’agissant de la synthèse de l’ADN, la lignée technologique a commencé par la volonté des chimistes Bruce Merrifield et Gobind Khorana pour franchir le cap de la commande génétique totale d’un organisme par celle de Craig Venter.

Vers une biodiversité artificielle ?

Le bienfait public qu’il est permis d’attendre de la synthèse de génomes et de l’élaboration d’autres dispositifs, c’est de fournir des organismes génétiquement modifiés présentant une sûreté d’emploi que les OGM élaborés depuis le vingtième siècle ne permettaient pas d’envisager. Dans le principe, les verrous limitant la prolifération et la dissémination des espèces synthétiques peuvent être multipliés au sein d’un génome, réduisant ses opportunités adaptatives en échappant au contrôle de l’expérimentateur ou de l’industriel, et ce à un seuil aussi bas que l’on souhaitera. Ce serait là une façon de mettre en application le principe de précaution, au lieu de le brandir comme une doctrine d’interdiction, de résignation et d’appauvrissement. Les filigranes introduits par Venter et al. dans le texte génomique de leur version artificielle de Mycoplasma mycoides préfigurent de façon rudimentaire les dispositifs de sûreté que comporteront les espèces synthétiques dans le futur.

Nous devons nous faire collectivement à l’idée que la biosphère sera maintenant accompagnée d’une biodiversité artificielle. Le processus n’a pas commencé hier mais au néolithique avec la domestication des plantes, des animaux et des ferments. Aussi traditionnelle et anodine que puisse nous sembler la domestication, elle a entraîné la prolifération d’objets biologiques artificiels et déviants pour notre bien-être. La percée réalisée par Craig Venter et son équipe porte le processus de domestication à son degré d’affranchissement informationnel, à sa vitesse de libération. Elle nous rapproche d’autant plus sûrement de l’étape où nous saurons préserver durablement les habitats naturels et la santé humaine. C’est seulement un paradoxe apparent de prédire que la réussite de la première incarnation totale d’un génome sera plus tard commémorée comme une aubaine pour l’environnement, comme une émancipation et non un asservissement de la biodiversité naturelle.

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